Pour la première fois de son histoire, le 75th Ranger Regiment, unité d’infanterie aéroportée de choc de l’armée de terre américaine (U.S. Army), voit arriver en son sein une femme comme personnel permanent à part entière. Elle est la première à réussir le difficile Ranger Assessment and Selection Program (RASP), stage de sélection et de formation de base de cette unité réputée.

 

75th Ranger Regiment : histoire et caractéristiques

Le 75ème Régiment de Rangers (75th Ranger Regiment) est l’une des plus vieilles formations de l’armée de terre américaine (US Army). En fait, historiquement, leur existence précède même celle de l’Etat américain: les Rangers apparaissent en 1622 (oui, comme la Coloniale, les Troupes de Marine françaises), ce qui fait d’eux une formation militaire ancienne et chargée de traditions. Dès cette première année, ils se caractérisent par l’emploi de techniques non-conventionnelles en unité travaillant loin derrière les lignes ennemies pour y mener soit des frappes chirurgicales, soit de la récupération d’otages ou de cibles de haute valeur (HVT = High Value Targets), soit des opérations d’envergure à haute valeur ajoutée. Maîtres dans l’art du camouflage (l’usage de cam facial et de ce qui s’apparente à des ghillies est documenté depuis leurs origines), ils sont constitués originellement de « militiens », les réservistes de l’époque, et constituent le fer de lance des opérations spéciales britanniques en Amérique du Nord contre les Français et leurs alliés indiens.

Rangers des colonies américaines au contact avec les indiens Wabenaki et Algonquins et un soldat français (Illustration Patrick Tasse).

Rangers des colonies américaines au contact avec les indiens Wabenaki et Algonquins et un soldat français (Illustration Patrick Tasse).

En 1755 un officier sorti du rang appointé par la Couronne Britannique, le major Rogers, organise les 9 premières compagnies permanentes de Rangers, qui deviennent un corps professionnalisé, à l’entraînement et l’équipement standardisé et orienté vers la reconnaissance profonde et les actions spéciales. Rogers écrit pour l’occasion les 28 règles du Ranger, que tout Ranger doit toujours à ce jour apprendre par coeur, connaître, comprendre et appliquer.

Un sergent de l'armée régulière britannique et un sergent des Rangers déplorent l'absence de Google map pour leur secteur pendant qu'un Ranger attend ses ordres (image U.S. Army).

Un sergent de l’armée régulière britannique et un sergent des Rangers déplorent l’absence de Google map pour leur secteur pendant qu’un Ranger attend ses ordres (image U.S. Army).

20 ans plus tard, au moment de la Guerre d’Indépendance Américaine, Rogers devenu colonel propose ses services à Georges Washington, mais celui-ci, craignant qu’il soit un espion britannique, refuse. Rogers choisit alors de rester loyal à la Couronne Britannique, et un autre officier, le lieutenant-colonel Thomas Knowlton, est chargé par Washington de former une unité de Rangers au profit des indépendantistes. Ceux-ci se spécialisent dans le recueil du renseignement et les opérations de reconnaissance légère, et constituent la première unité spéciale de la toute jeune armée américaine. Mais, dénués de composante « action », ils sont considérés comme les ancêtres du Renseignement Militaire US (INSCOM commandant l’USMI alias Military Intelligence Corps).

C’est du côté d’un autre héros national américain qu’il faut chercher l’origine des Rangers actuels: Francis Marion, le personnage historique qui inspira très largement l’histoire du film Le Patriote / Le chemin de la liberté avec Mel Gibson dans le rôle de Benjamin Martin, version romancée du personnage historique.

Ancien officier de l’armée britannique et Ranger des guerres contre les Français et les Indiens, il fut chargé de créer et d’organiser des unités de militiens spécialisés dans la guerre asymétrique au profit des indépendantistes. Comme célèbre tactique il faisait déplacer ses hommes autant que possible via les marécages, d’où son surnom de « Renard des marais » et une tradition toujours vivace chez les Rangers actuels (plusieurs parties de la formation impliquant orientation, survie et combat en zone marécageuse).

L’histoire des Rangers US continue en dents de scie jusqu’en 1942, date à laquelle le Major Darby, un officier de carrière de l’armée américaine volontaire pour servir en Europe, est chargé de recruter et former une unité d’élite spécialisée dans les opérations de choc. Les recrutés sont tous des volontaires issus de la 34ème Division d’Infanterie (Red Bull) de la Garde Nationale (réservistes), et se distinguent dès leur premier engagement aux côtés des commandos canadiens et britanniques: ainsi le premier soldat américain tombé sur le théâtre européen pendant la Seconde Guerre Mondiale est un Ranger.

Darby poursuit la formation de son unité, et c’est en novembre 1942, lors de l’Opération Torch commandée par Patton que les Rangers mènent leur premier assaut en unité constituée, à Arzew, en Algérie française, contre les troupes vichystes. (1)

Les Rangers continueront de s’illustrer dans toutes les opérations menées par les forces américaines depuis la Seconde Guerre Mondiale, et acquièrent auprès du public international une notoriété toute particulière grâce au film « La Chute du Faucon Noir » / « BlackHawk Down » en 2001, abordant le sujet de la Bataille de Mogadisho, l’opération Gothic Serpent. (2)

Aujourd’hui rassemblés au sein du 75th Ranger Regiment, les US Army Rangers sont à distinguer des très nombreux personnels « Ranger Qualified ». Les américains parlent ainsi de « scroll bearers » (personnels servant en unité Ranger) et de « tab wearers » (personnels brevetés de la Ranger School, distincte du Ranger Regiment). La différence étant qu’un « scroll bearer » a réussi le RASP (1 ou 2, 8 semaines ou 3, suivant que militaire du rang ou cadre venu d’une autre formation et bénéficiant d’une notation et de recommandations exemplaires + pré-requis velus), la formation de base spécifique du 75th Rangers, quand le « tab bearer » est passé par la Ranger School. On peut ainsi tomber dans l’un des 4 cas suivants:

  • servir dans une unité non-Ranger et ne pas être Ranger Qualified;
  • servir dans une unité non-Ranger et être Ranger Qualified;
  • servir ou avoir servi au 75th Ranger Regiment et ne pas être Ranger Qualified;
  • servir ou avoir servi au 75th Ranger Regiment et être Ranger Qualified.

Seules les 2 dernières options font de vous un « Ranger » selon la tradition US.

D’autant plus que tout membre du 75th Ranger Regiment passe son RASP non seulement à l’entrée, mais également à chaque fois qu’il veut accéder à un grade supérieur, à une nouvelle spécialité dans le régiment, et même pour quitter le régiment. Ce qui fait que tout « Ranger » passe au moins 2 à 3 fois le RASP au cours de sa carrière au régiment.

Pour donner une tentative de parallèle français, c’est un peu la même différence qu’entre un breveté commando au CNEC (+/- = Ranger School) à l’issue d’un stage en cours de carrière mais servant dans une unité d’une autre spécialité, et un personnel d’active servant dans l’un des RPIMa, au 2RH ou au REP (les Rangers étant à mi-chemin entre le 2RH, LRRP comme eux , le REP et les RPIMa conventionnels, et dans une certaine mesure les FS du 1er RPIMa et du 13e RDP) où repasser par la case aguerrissement / stage spécifique en de multiples occasions fait partie de la routine interne à l’unité. Sauf qu’en France, on n’a pas attendu 2013 pour ouvrir les stages du CNEC aux femmes … Comme quoi quand ça se passe aux USA ça fait la une de nos propres journaux comme si c’était l’innovation attendue par tous, quand en France on le fait depuis des lustres sans que personne ne s’en soucie.

 

CST : des femmes au combat avec les Rangers

Depuis l’ouverture par l’état-major de l’US Army de certains stages aux femmes en 2013, plusieurs femmes sont passées avec succès par la Ranger School, devenant ainsi Ranger Qualified (2 dès la première session en août 2015), mais aucune n’avait jusqu’alors réussi les sélections drastiques pour rejoindre le service actif du 75th Ranger Regiment, très différentes de la Ranger School. Elles n’étaient donc pas des Rangers, contrairement aux inepties sorties à l’occasion par la presse notamment française, avide de sensationnalisme et de scoops vendeurs (comme d’hab, les journalistes et leur légendaire précision).

Les officiers Kristen Griest (Police Militaire) et Shaye Haver (pilote d'hélicoptère), les deux premières femmes brevetées de la Ranger School (Image thedenverchannel.com).

Les officiers Kristen Griest (Police Militaire) et Shaye Haver (pilote d’hélicoptère), les deux premières femmes brevetées de la Ranger School (Image thedenverchannel.com).

D’un autre côté des personnels féminins répondant à un certain nombre de pré-requis avaient été détachés auprès des Rangers ou des Forces Spéciales (SFG – Green Berets) après une sélection draconienne et une formation tout aussi conséquente.

Rachel Washburn, miss et cheerleader devenue officier de renseignement dans les forces spéciales américaines (Source: gamedayr.com).

Rachel Washburn, miss et cheerleader devenue officier de renseignement dans les forces spéciales américaines (Source: gamedayr.com). (3)

De leur côté les Marines ont expérimenté aussi bien des unités d’infanterie mixtes que 100% féminines (les FET, Female Engagement Teams), avec d’excellents résultats notamment du fait de leur capacité à interagir plus directement et intimement avec les femmes des théâtres d’opérations, mais pas dans des rôles de type FS / Commando. Et pour cause.

Marines féminins de l'USMC en patrouille en Afghanistan (Source: foreignaffairs.com).

U.S. Marines féminins en patrouille en Afghanistan (Image U.S. Marine Corps).

Si les réglementations américaines ont imposé à partir du 01 janvier 2016 d’ouvrir tous les postes de l’armée américaine (USMC, US Army, USAF, USCG, USNG) aux femmes sans restrictions autres que satisfaire les pré-requis et réussir les stages, jusqu’à présent aucune n’avait réussi les tests pour une unité de type commando, même si une première femme avait réussi la première phase du stage des opérateurs du MARSOC (forces spéciales de l’USMC) mais échoué aux tests de début de la seconde phase (elle pourra cependant retenter 2 fois si elle le souhaite).

Opérateurs MARSOC à l'entraînement (source: devtsix.com)

Opérateurs MARSOC à l’entraînement (source: devtsix.com)

Voilà qui a changé à présent.

 

Rangers : des femmes dans les rangs à tous les postes ?

Trois femmes sous-officiers / officiers ont ainsi tenté le RASP 2, une seule réussissant l’ensemble des épreuves et se retrouvant dès lors officiellement affectée au 75th Ranger Regiment. Le ratio de réussite est cohérent avec celui de l’effectif masculin.

Ainsi le 75th Ranger Regiment se retrouve être la première unité d’opérations spécialisées des forces armées américaines à accueillir un personnel féminin suite à une sélection identique à celle des personnels masculins combattants.

Stagiaire lors d'une des phases du RASP (source: businessinsider.com).

Stagiaire lors d’une des phases du RASP (source: businessinsider.com).

Les femmes servant au sein des opérations spéciales américaines n’étaient jusque là pas destinées à être affectées comme opérateurs de première ligne (alias « doorkickers » dans le jargon mili US, « qui ouvrent les portes avec violence »), la loi l’interdisant d’ailleurs à l’époque comme expliqué plus haut.

Opératrices du CSP à l'entraînement, 2010 (Image U.S. Army).

Opératrices du CSP à l’entraînement, 2010 (Image U.S. Army).

Elles étaient donc recrutées et sélectionnées différemment sur des critères spécifiques, même si la plupart y ont connu le feu, y trouvant parfois la mort. Il faut d’ailleurs noter que bon nombre de ces jeunes femmes étaient et sont issues des différentes réserves opérationnelles (National Guard, Reserves), avec un métier civil entre leurs périodes et missions.

Lieutenant (1LT) Ashley White, morte au combat en Afghanistan en 2010 à 23 ans (Cultural Support Team 2 - Special Forces)

Lieutenant (1LT) Ashley White, morte au combat en Afghanistan en 2010 à 23 ans (Cultural Support Team 2 – Special Forces). Son histoire a fait l’objet d’un livre, et bientôt d’un film.

De fait l’exploit est de taille pour cette première Ranger féminine, un officier.

Si les féministes acharnés diront que c’est normal au motif que les femmes auraient leur place partout comme les hommes, tandis que les machistes indécrottables crieront au nivellement féministe par le bas, la réalité est un peu différente.

IN MEDIO STAT VIRTUS disaient les latins (au milieu se trouve la sagesse).

Ceux qui ont passé un peu de temps à pratiquer le « GBC 2 pattes » ont au moins une vague idée du problème, voire plus si affinités …

Infanterie légère ... tout sauf léger.

Infanterie légère … tout sauf léger.

Certes les femmes sont par nature plus endurantes, plus résistantes à la douleur et plus aptes au multi-tâche, c’est leur génétique, démontrée par de nombreuses études. Elles font d’ailleurs de l’avis de l’état-major américain d’excellents officiers de renseignement, et de très bonnes interfaces avec les populations notamment dans les pays de culture musulmane (la mission première des CSTs affectées aux forces spéciales), pour ce qui concerne les rôles typés « infanterie » (on ne parle pas ici des nombreuses femmes servant dans d’autres types d’unités : cavalerie, artillerie, génie, logistique, etc.).

Sergent (SSG) Kat Kaelin et Lieutenant (1LT) Caroline Cleveland, CST-2, Afghanistan 2011 (Image U.S. Army)

Sergent (SSG) Kat Kaelin et Lieutenant (1LT) Caroline Cleveland, CST-2, Afghanistan 2011 (Image U.S. Army)

Elles n’en sont pas moins, sauf exceptions, structurellement désavantagées pour certaines spécialités des forces armées à haute intensité physique, ce pour plusieurs raisons:

  • plus faibles physiquement à taille égale, et généralement plus petites que les hommes, ce qui limite le pool de femmes recrutables pour ces spécialités: porter 30, 40kg voire plus des heures durant, courir avec, se battre au corps à corps toujours avec (les Rangers en ont fait la pratique à de nombreuses reprises) avec, porter ou tirer son camarade blessé, n’est pas à la portée du premier ni de la première venue: avant l’ouverture du RASP aux femmes, environ 2/3 des candidats échouaient chaque année, on a vu que le ratio pour elles semble être le même;
  • plus fragiles face aux rudes conditions de la nomadisation longue que pratique ce type d’unité: les menstruations peuvent rapidement devenir un problème pour l’hygiène sur le terrain dans la durée (et si pas de menstruations via pilule, prendre sa pilule à heures fixes dans un environnement dangereux aux heures de sommeil et de repas totalement irrégulières est une vue de l’esprit) et compromettre sérieusement l’intégrité physique de l’opératrice ou de la combattante;
  • moins puissantes en termes de force pure et plus fragiles des os et des articulations: dans une unité qui a vocation à aller au contact direct de combattants ennemis à 99% masculins, profondément misogynes, et souvent drogués et/ou fanatisés, dans le cadre des engagements US actuels (lutte contre le terrorisme islamique et contre le narco-trafic), il est évident qu’un homme comme l’incontournable Mat Best (1,88m / 93kg, ex-Ranger) développera plus de puissance pour coucher / maîtriser / contraindre son adversaire qu’une femme même très sportive d’1,65m pour 55kg qui risquera de se faire casser en deux. La taille moyenne dans les Rangers est d’1,75m pour un poids moyen de 79kg, et seulement 13% de masse grasse, et les hommes sont généralement plus grands et toujours plus massifs musculairement parlant que les femmes, rapport au fonctionnement hormonal général de l’organisme.
Opératrices du CST-2 (USSOCOM) à l'entraînement, 2010 (Photo U.S. Army).

Opératrices du CST-2 (USSOCOM / USASOC) à l’entraînement, 2010 (Photo U.S. Army).

Mais ce sont précisément ces exceptions qui peuvent trouver leur place au sein du 75th Ranger Regiment.

Ainsi, la femme qui peut réussir comme combattante en unité d’infanterie aéroportée hautement spécialisée comme les Rangers doit forcément être relativement grande (1,65-1,70m minimum), remarquablement sportive et complète (puissance, endurance, souplesse) et capable d’une très grande agressivité face à un adversaire déterminé qui sera généralement plus massif qu’elle. Des critères que la plupart des femmes servant dans d’autres spécialités des forces armées ne remplissent pas, tout comme bon nombre d’hommes.

Les critères physiques minimum requis pour pouvoir prétendre à présenter le RASP sont nécessairement élevés, comparables aux tests TAP (Troupes Aéro Portées) chez nous, et comme en France ou partout ailleurs ce sont bien des minima qui devront être largement dépassés pour atteindre le niveau requis en unité:

  • course de 8km en moins de 40 minutes;
  • marche-course de 20km en treillis + sac de 15kg en moins de 3h;
  • 50 pompes;
  • 6 tractions complètes;
  • 60 abdos;
  • 15m de nage libre en tenue complète.

Le physique n’est pourtant pas tout, surtout dans un tel environnement de travail.

Opératrices CST à l'entraînement (Source: shadowspear.com).

Opératrices CST à l’entraînement (Source: shadowspear.com).

Un autre défi va se poser à celle qui a réussi à intégrer le corps des Rangers: parvenir à s’imposer dans un univers jusque là exclusivement masculin composé de mâles alpha qui, au-delà de leurs compétences militaires particulières, définissent leur appartenance au Ranger Regiment plus comme un mode de vie que comme un simple métier, esprit particulièrement renforcé par ces 15 dernières années de missions continuelles.

U.S. Army Rangers du 2nd Battalion du 75th Ranger Regiment à l'entraînement en février 2014 (Image archive.defense.gov).

U.S. Army Rangers (2/75) à l’entraînement en février 2014 (Image archive.defense.gov).

Cependant, l’état d’esprit particulier qui règne dans les unités spécialisées devrait jouer en sa faveur, même si en 2013 une étude menée au sein du 75th montrait que 70% des personnels étaient opposés à la présence de femmes dans leurs rangs, la plupart de ces 70% n’ayant jamais travaillé dans la durée avec des personnels féminins du CST.

L’avis est en effet très différent pour ceux qui ont eu les féminines des CST auprès d’eux pendant des mois, l’intégration s’étant bien voire très bien passée, et les femmes ayant su créer leur propre esprit d’équipe entre elles, comparable à celui de leurs camarades à trois pattes. Des Rangers ont même demandé et insisté pour l’intégration de femmes sélectionnées sur les mêmes critères qu’eux dans leur unité.

D’anciens membres du régiment mettent en avant le fait que les femmes ont une analyse différente des situations, ce qui ne peut qu’être bénéfique au sein de ce type d’unité autonome: un ancien officier des Rangers, le Lt. Col. Chris OTERO, spécialiste du renseignement et des opérations spéciales, diplômé de l’Ecole de Guerre française, met en avant dans une interview leur « professionnalisme méticuleux » et leur capacité à être « plus analytiques », expliquant qu’il « préfère travailler tout ce qui touche au renseignement avec des femmes du fait de leur tendance à être plus concentrées sur l’objectif et moins préoccupées par leur ego ».

Un autre vétéran des opérations spéciales interrogé par Task&Purpose, ex-béret vert (SFG) ayant cumulé près de 4 années de missions entre l’Iraq et l’Afghanistan, ne voit pas le sexe comme un obstacle à l’intégration des femmes: pour lui, « la caractéristique des membres de la communauté US des opérations spéciales est le niveau de pragmatisme: si quelque chose marche on l’emploie, sinon on essaie autre chose. Pareil pour le personnel. (…) Ce qui compte c’est si un tel peut faire le job, le reste est sans importance. (…) Si la personne la plus adaptée pour tel besoin opérationnel était une femme, je ne crois pas que quiconque s’en soit soucié ».

Opératrice rens des forces spéciales, U.S. Army Reserve, Afghanistan, 2012.

Opératrice rens des forces spéciales, U.S. Army Reserve, Afghanistan, 2012.

Le bilan n’est pas forcément tout blanc, mais les problèmes relevés apparaissent ne s’être produits que lorsque les personnels féminins étaient temporairement détachés plutôt que partie de l’unité ou en détachement permanent.

Et pour l’instant l’unique élue sera affectée à un poste support, probablement renseignement ou appui-feu, et non dans les colonnes d’assaut du régiment. Mais tôt ou tard une femme arrivera en colonne d’assaut dans cette unité: comme le dit un ancien Ranger: « la question n’est plus si mais quand« .

Reste cependant le problème fondamental de l’intégration nouvelle de femmes dans une communauté jusque là exclusivement masculine: les rapports humains. Ainsi, sentimentalisme et relations amoureuses arriveront tôt ou tard au 75th Ranger Regiment, faisant évoluer voire changer la dynamique du groupe; en bien ou en mal, voilà qui reste à déterminer et dépendra fortement du comportement des individus, hommes et femmes.

La nouvelle arrivée n’est pas au bout du chemin. Sur le plan opérationnel, il lui reste encore à suivre sa formation complémentaire comme Ranger, puis sa formation de spécialité dans son unité d’affectation (vraisemblablement le Special Troops Battalion), et enfin passer la Ranger School si elle n’en est pas déjà brevetée, comme cela est exigé de tout officier membre des Rangers. Et après cela, continuer à se battre comme tous ses camarades masculins pour rester dans ce prestigieux régiment dont les membres eux-mêmes disent: « il est facile d’y rentrer, beaucoup plus difficile d’y rester« .

Personnels du 75th Ranger Regiment à l'entraînement (image sofrep.com).

Personnels du 75th Ranger Regiment à l’entraînement (image sofrep.com).

 

Au-delà des Rangers : quid du reste du monde ?

Et ailleurs? Vaste sujet. Les femmes sont acceptées dans de nombreuses unités d’élite voire de forces spéciales un peu partout dans le monde, notamment en France même si c’est méconnu et pas en unités de combat (11ème BP, CFST, GIGN, CPA, PI2G), en Israël bien sûr, en Grande-Bretagne et la plupart des pays de culture occidentale (Amérique du Sud notamment).

A noter que la Norvège, où le service militaire est obligatoire pour les hommes et sur la base du volontariat pour les femmes, a terminé mi-2016 le recrutement et la formation d’une unité de combat de forces spéciales exclusivement féminine, une première pour un pays de l’OTAN. Une unité d’un niveau supérieur aux Rangers, comparables plutôt au 1er RPIMa chez nous ou au Special Forces Regiment (SFG – Bérets Verts) de l’U.S. Army.

Opératrice du JegerTroppen (

Opératrice du JegerTroppen (« troupes de chasse ») des FSK (commandos spéciaux des forces armées de Norvège) (Source: tribunist.com).

Si elles constituent une première dans l’histoire militaire moderne, elles n’ont cependant pas été recrutées sur les exacts mêmes critères que leurs homologues masculins, contrairement à notre Ranger de l’article: le poids des sac n’est pas censé excéder 27kg, contrairement à 40kg pour leurs camarades masculins, soit un équipement total d’environ 50kg pour elles et 65kg pour eux, pour des missions certes différentes, ces dames étant plus spécifiquement destinées à des actions urbaines et périurbaines même si leur formation inclut les qualifications LRRP.

JT des FSK à l'entraînement (Image sofrep.com).

JT des FSK à l’entraînement (Image sofrep.com).

L’approche norvégienne semble d’ailleurs susciter beaucoup d’intérêt dans plusieurs autres pays de l’OTAN, y compris les USA.

Pour ceux qui voudraient voir la même chose en France demain, trois choses:

  • d’abord, si le fait qu’une femme ait fait son entrée chez les US Army Rangers est tellement abordé, c’est que l’outil communication / propagande de l’armée américaine est fort. La France compte dans ses RPIMa, RH et autres unités équivalentes vues plus haut des femmes depuis de nombreuses années à présent, tout comme cette féminine US pas à des postes en unité de combat mais plutôt en unités de commandement et de logistique, équivalentes au Special Troops Battalion. Tout comme leurs camarades masculins, elles sont brevetées parachutistes, aguerrissement commando ou reconnaissance profonde, etc.; mais elles restent rares (moins d’une dizaine de personnels d’active par régiment, soit moins de 1%; on ne compte bien sûr pas ici les personnels de réserve, pour lesquels les prérequis sont très différents et qui sont rarement brevetés comme leurs camarades d’active, contrairement à ce que font les anglais, américains, pays scandinaves etc.). Cependant, il faut savoir que certains tests d’aptitude sont aménagés pour les personnels féminins, ce qu’elles sont souvent les premières à dénoncer : par exemple, le sac du 8km TAP fait 6kg pour les femmes et 11kg pour les hommes, alors que le parachute lui fera le même poids pour tout le monde … ;
  • ensuite, il faut bien garder à l’esprit que le point commun entre les USA, la Norvège et Israël est d’avoir une très forte culture militaire au coeur de la population, Israël et Norvège partageant en plus le principe du service militaire: deux choses que nous n’avons plus. Les panels de recrues potentielles sont donc très, très importants dans ces trois pays, et malgré cela les taux d’échecs restent considérables, supérieurs aux hommes du fait des critères discriminants mentionnés plus haut (85% d’échecs chez les candidates JegerTroppen, 80 à 85% pour les unités spécialisées de Tsahal);
  • enfin, si nous n’avons pas encore de femmes à des postes de combat au contact dans des unités équivalentes au 75th Ranger Regiment, nous en avons en unités de combat dans d’autres unités aéroportées spécialisées, comme par exemple au 35e RAP (Régiment d’Artillerie Parachutiste) où c’est une femme, le CNE Marie de Lazzer, qui a pris le commandement de la 1e Batterie en 2014. Moniteur parachutiste, spécialiste des techniques aéroportées, moniteur commando, elle pourrait certainement en remontrer à bien des hommes doutant de la capacité physique des femmes à servir dans des unités physiques.
CNE Marie de Lazzer à sa prise de commandement à la 1e Batterie du 35e RAP (Image camps-parachutistes.org).

CNE Marie de Lazzer à sa prise de commandement à la 1e Batterie du 35e RAP (Image camps-parachutistes.org).

Une interview d’ailleurs fort intéressante du CNE de Lazzer ici : visionnage recommandé.

La France, contrairement à une idée hélas encore bien trop répandue, est donc plutôt en avance sur d’autres pays en matière d’intégration des femmes au sein des forces armées, y compris dans des unités spécialisées à haut niveau physique et pratiquant assidument le terrain en ambiance rusticité.

En tous cas, félicitations et bon courage à cette nouvelle Ranger, qui à son tour « montre la voie » pour d’autres futures candidates: « Rangers lead the way » (les Rangers montrent la voie).

 

 

Notes :

(1) : Pour l’anecdote Arzew deviendra le CIPCG, un centre d’entraînement des commandos spéciaux français qui formera également des stagiaires étrangers, dont plusieurs portugais à l’origine du CIGS de Manaus (Brésil), créé à l’initiative d’anciens stagiaires d’Arzew et de Fort Bragg, haut lieu d’entraînement … des US Army Rangers.

(2) : Si c’est peu connu (en France on ne sait pas faire la pub de nos armées comme aux USA …) l’opération américaine appuyée par les pakistanais, malaysiens et autres se déroula quelques semaines après une autre opération lors de laquelle les troupes d’élite pakistanaises et marocaines furent appuyées et secourues par des unités d’élite italiennes et françaises (chasseurs-parachutistes du 9e RCP, marsouins du 5e RIAOM dont de nombreux appelés, les derniers à participer à des combats de haute intensité, sapeurs-parachutistes du 17e RGP, éléments d’autres unités) mais aussi américaines (dont certains participeront à Gothic Serpent peu après donc).

(3) : La photo de couverture n’est bien évidemment pas celle de la nouvelle Ranger mais celle de Rachel Washburn illustrée également dans l’article, probablement la plus célèbre femme des forces spéciales U.S. du fait de ses choix personnels: cheerleader star à la carrière prometteuse, diplômée universitaire en Histoire et militaire de réserve, elle abandonnera sa vie civile pour s’engager dans l’active et rejoindre le renseignement militaire d’où elle sera détachée dans les forces spéciales au sein desquelles elle réalisera de nombreuses missions. Officier, polyglotte, instructeur de tir et spécialiste du renseignement d’origine humaine à 25 ans, son parcours est atypique et hors-normes.